GODOT en Avignon

2015-07-19_Avignon_Kanal_med

traduit par Philippe Tophoven

Parmi plus de 1300 pièces ou créations présentées cette année au festival d’Avignon, j’ai pu voir un soir au Théâtre les Halles EN ATTENDANT GODOT dans une mise en scène de Laurent Fréchuret. N’ayant jamais vu la pièce dans sa version originale – je ne suis même pas certain de l’avoir vu dans une version traduite – il s’agit bien pour moi d’une première.

Arrivé trop en avance au théâtre, je me fraie un chemin malgré les 35 degrés de chaleur dans les rues pleines de touristes. Agréablement surpris par l’ambiance bon enfant qui règne dans cette foule qui déambule dans les rues piétonnes, je décide de prendre un verre de vin du Lubéron accompagné de quelques tartines de tapenade à la terrasse d’un café de la rue des Teinturiers. Serai-je en mesure de comprendre ce texte dont le style concis me fait penser au WOYZECK de Büchner, texte dont les passages me sont si familiers que j’aurais du mal à les écouter de nouveau? En ce qui concerne ce GODOT joué dans une langue que je connais à peine, mes craintes s’avèrent bien vite sans fondement.

La mise en scène de Beckett au Schillertheater de Berlin en 1975 a radicalement changé la perception de cette pièce en Allemagne. La sobriété de la langue d’ EN ATTENDANT GODOT semble correspondre au style de mise en scène propre à Beckett qui aux dires des acteurs essayait toujours d’aller à l’essentiel. Dans ce Théâtre des Halles, ma connaissance du texte ainsi que la concision et la simplicité de cette langue me permettent de redécouvrir et de savourer pleinement cette œuvre magnifique. Je suis conquis et touché. Les acteurs Jean-Claude Bolle-Reddat, Maxime Dambrin, David Houri et Vincent Schmitt interprètent ce texte de manière magistrale et semble-t-il, avec joie. Les contours de chaque rôle sont clairement marqués. La démarche maladroite occasionnée par des chaussures spéciales et la perruque blanche soulignent une attention particulière portée au personnage de Lucky.

Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Didi et Gogo, on le sait ne font guère autre chose que d’attendre mais étant donnés leurs échangent parfois rapides, le public, à la différence des personnages, ne s’ennuie pas. Des répliques antiphoniques qui émaillent certaines parties du texte donnent lieu à des accélérations qui contrastent avec d’autres scènes. Ce soir, les acteurs parviennent à ne pas surcharger la langue de sens, contrairement aux mises en scènes allemandes antérieures à celle de 1975 qui par son rythme plus rapide et la place faite aux blagues, avait marqué une rupture. Dans une interview publiée par la ZEIT en 2006, Stephane Wigger qui était sur les planches en 1975 se souvient:

« Il ne voulait pas d’explications car chaque décodage était comme une limitation. » (1)

Dans sa biographie de Samuel Beckett, Anthony Cronin traite des passages de la langue anglaise, sa langue natale, à d’autres langues, en particulier le français et cite Beckett qui disait qu’il était plus simple de se passer d’un style en français, que cette langue lui plaisait parce qu’elle avait une portée à la fois juste et limitée. Cette réflexion met en évidence une problématique de la langue anglaise qui résulte – à plus forte raison pour un Irlandais – dans une sonorité souvent trop agréable. L’auteur cherchait explicitement à l’éviter car il représentait à ses yeux un « voile qu’il fallait déchirer, afin de voir le dessous des choses ou du rien ». Il s’en suit une langue extrêmement succincte évitant les arabesques poétiques ou les commentant de manière ironique.

Même Vladimir et Estragon s’interrogent sur l’essence du monde et la capacité du langage à la saisir. C’est cette concision qui me permet même si rien ne me rapproche de Beckett – mis à part le fait que le français n’est pas non plus ma langue maternelle – de suivre plus ou moins bien cette pièce. L’écrivain s’est servi d’une langue étrangère et de ce que cette langue a d’étrangé pour la dépouiller des pesanteurs sémantiques de l’anglais, sa langue maternelle et d’écrire plus simplement. Cette recherche aboutit à des textes comme COMMENT C’EST (1961), œuvre malmenée par la critique lors de sa parution.

La souffrance en ce bas monde n’est pas le thème majeur de la mise en scène de Fréchuret. Les acteurs ont peut-être tendance à trop regarder le public mais la scène dans laquelle Pozzo demande à un spectateur du premier rang – qui devient de fait son complice – de tenir la corde de Lucky est superbe.

Malgré les consignes fixées par Beckett, cette mise en scène parvient à s’affirmer en usant de moyens subtiles comme ce plateau de Damien Schahmaneche constituée d’un tapis rugueux dégageant à l’occasion des nuages de poussières ou ce procédé astucieux par lequel la scène prend l’aspect d’un paysage grâce au fameux arbre monté sur une petite bosse dont finissent pas s’échapper des brumes au cours de la représentation.

WLADIMIR Que disent-elles ?
ESTRAGON Elles parlent de leur vie.
WLADIMIR Il ne leur suffit pas d’avoir vécu.
ESTRAGON Il faut qu’elles en parlent.
WLADIMIR Il ne leur suffit pas d’être mortes.
ESTRAGON Ce n’est pas assez.

Renseignements sur la mise en scène: http://www.theatredeshalles.com/pieces/en-attendant-godot/

EN ATTENDANT GODOT de Samuel Beckett

Mise en scène : Laurent Fréchuret, Scénographie : Damien Schahmaneche, Lumières : Franck Thevenon, Costumes : Claire Risterucci, Coiffure maquillage : Françoise Chaumayrac, Assistante à la mise en scène : Caroline Michel

Avec : Jean-Claude Bolle-Reddat (Estragon), Maxime Dambrin (Lucky), David Houri (Vladimir), Vincent Schmitt (Pozzo)

Lieu : Théâtre de Villefranche sur Saone, le 20 02 2015


(1) de: http://www.zeit.de/2006/16/Gesprch; appelé le 21 07 2015
(2) Anthony Cronin, SAMUEL BECKETT – THE LAST MODERNIST, flamingo, London 1997, p. 360f.

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